Bombardement à St Denis le 14 mai 1940

A Saint-Denis, le 14 mai 1940, le 71ème Régiment d’Artillerie perd plusieurs officiers et soldats au cours d’un bombardement très sévère du château Capelle et de ses abords, à La Bruyère. Retrouvez le récit de ces heures terribles à travers le témoignage de Serge Tilly

Article rédigé par M. Serge Tilly, consultable sur le site Internet consacré à Armand Tilly, un Louargatais dans la tourmente.
Lien vers le site Internet : http://cerp22.free.fr/Armand%20Tilly/index.htm

Saint-Denis sous le feu des bombardiers

A Saint-Denis, le 14 mai 1940, le 71ème Régiment d’Artillerie perd plusieurs officiers et soldats au cours d’un bombardement très sévère du château Capelle et de ses abords, à La Bruyère. Un monument à l’entrée du parc commémore leur combat.

Notre batterie la 9ème était composée de :

- 8 tracteurs avec 4 canons équipés de leurs caissons à munitions et leurs servants,
- 1 tracteur avec le matériel de transmission (que je conduisais),
- plusieurs camions de ravitaillement devant normalement contenir la nourriture, ce qui n’était plus le cas,
- 1 tracteur pour la roulante, son personnel, des cuisines et le matériel,
- 1 moto avec l’agent de liaison.

Nous étions espacés de 2 m environ et disposés de la façon suivante :
- en tête le véhicule de reconnaissance LAFFLY (avec 3 places assises à l’avant et 3 à l’arrière) du capitaine Jacques BILLION du ROUSSET, conduit par Emile BLOND et dans lequel se trouvaient le sous-lieutenant Roger GUIBERT et Ernest HATZENBERGER, devant servir d’interprète auprès des Allemands,
- puis le tracteur LAFFLY et sa remorque, que je conduisais (3 places assises à l’avant et 4 à l’arrière dont une occupée par LIARD),
- en 3ème position un tracteur LAFFLY avec le caisson à munitions de 75 mm venu d’une autre batterie, dans lequel se trouvaient entre autres Jacques VOISIN et Bernard CHAMPETIER de RIBES.

Le mardi 14 mai 1940, alors que nous traversions le petit village de Saint-Denis (fusionné en 1977 dans Rhisnes) à 10 km au nord ouest de Namur, les STUKA de la Luftwaffe (Sturzkampfflugzeug en allemand, soit Stuka en abrégé) mitraillèrent la place du bourg où étaient rassemblés de nombreux réfugiés en attente de ravitaillement ou essayant de se reposer après avoir erré sur les routes. Quelques minutes plus tard nous étions dans une plaine sur une route avec de chaque côté un champ de trèfle et une rangée de platanes. Les avions revinrent et lâchèrent un chapelet de bombes sur l’église de Saint-Denis. Je me souviens les voir tomber : le toit de l’édifice se souleva puis s’écroula, des morceaux de planches volèrent en l’air, un nuage de poussières monta au dessus de la bâtisse et se dispersa. Je regardai l’église à ce moment et pus distinguer l’heure par dessous les platanes qui étaient dépourvus de branches jusqu’à une certaine hauteur : il n’était pas tout à fait 10 h 50, nous étions à 600 ou 800 m de cette église. Il y eut sans doute de nombreuses victimes. Je n’en revenais pas que l’on puisse s’attaquer à des civils sans défense ainsi qu’à un édifice religieux qui était loin de ressembler à une fortification militaire. Ce genre d’opération porte un nom : "crime de guerre".

Continuant notre route nous passâmes à proximité d’un château (j’ai appris depuis que ce château est le château de La Bruyère) auquel on accédait par une allée bordée d’arbres, jonchée de bombes qui n’avaient pas encore explosé.

Ensuite les STUKA bombardèrent notre unité en piqué, provoquant beaucoup de dégâts matériels et humains. Les STUKA étaient facilement reconnaissables à leurs ailes incurvées en W, et à leur sirène mécanique fixée sur les trains d’atterrissage, appelée "trompette de Jéricho", destinée à produire un son strident grâce au souffle du vent. Ce son aigu avait pour objectifs de terroriser les populations et de démoraliser les militaires. C’était un bruit d’enfer à vous perforer les tympans qui donnait l’impression de provoquer des vibrations.

Il s’ensuivit une terrible explosion avec dégagement d’une forte chaleur. Je ne sais pas si c’est l’engin largué par les STUKA ou l’explosion d’un caisson à munitions qui en fut la cause.

Je me trouvais à environ 15 mètres des 4 officiers et je m’étais mis à l’abri à plat ventre sous mon tracteur à l’avant du véhicule comme il nous avait été recommandé en cas de mitraillage. Au moment de l’explosion je sentis durant une seconde une chaleur intense envahir mon corps par mes narines, jusque dans mes poumons et mon estomac. Je ne savais plus où j’étais, et la violence conjuguée du souffle, de la chaleur et du bruit m’avait complètement étourdi. Le véhicule qui me protégeait se souleva en l’air me blessant légèrement au coude en retombant. Ensuite crachant et me mouchant de nombreuses fois, une odeur de poudre me resta dans les narines durant des mois, cette odeur ressemblait à celle d’une cartouche de chasse.

Le schéma qui suit donne la position des tracteurs dans la colonne juste avant le bombardement des STUKA.

Juste avant le bombardement :
Les 4 officiers étaient autour du caisson à munitions (tiré par le tracteur n°3) qui leur servait de table pour étudier une carte, l’abbé Georges GUILLOU ("Jojo") s’était abrité dans le fossé, Emile BLOND se protégeait sous le tracteur n°1 à l’arrière, et je m’étais mis à l’abri sous le tracteur n°2 à l’avant.

Plusieurs camarades furent tués, blessés ou mutilés :
- TEXIER, un copain charentais qui était à mes côtés, eut les 2 pieds sectionnés au niveau des chevilles. Je me souviens de le voir ramper sur la route en s’aidant de ses coudes regardant vers le ciel craignant sans doute le passage d’autres avions.
- 4 officiers qui étaient debout la dernière fois que je les ai vus (je ne sais pas s’ils eurent le temps de se mettre à l’abri) pour étudier une carte afin de trouver une route pour nous dégager (nous devions sans doute être encerclés et nous n’avions plus de contact avec notre commandement) reçurent de plein fouet une bombe tirée d’un avion.
Les quatre officiers étaient : Jacques Louis Francis VOISIN, capitaine, commandant de la 7ème batterie, né en 1910, Jacques Marie Albert Georges BILLION du ROUSSET, capitaine, commandant la 9ème batterie, né en 1911 (leurs noms figurent sur le monument situé dans la cour du Ministère de la Recherche à la gloire des polytechiniciens morts pour la France), Bernard CHAMPETIER de RIBES, sous-lieutenant, aspirant de la 7ème batterie, mobilisé comme moi (il devait avoir environ 23 ans, grand et bel homme), et Roger GUIBERT, sous-lieutenant d’active de la 9ème batterie lui aussi âgé de 23 ans environ. Tous les deux étaient sympathiques et abordables, pas prétentieux du tout.
Jacques BILLION du ROUSSET était un grand et bel homme blond, fin psychologue : lorsqu’un de nos camarades avait commis une faute, il le convoquait dans son bureau et commençait par le féliciter sur ce qu’il faisait bien, avant de lui reprocher ses fautes commises. Jamais, à ma connaissance, il n’a puni qui que ce soit.
- un autre copain Emile BLOND du Maine-et-Loire est mort carbonisé, il s’était réfugié sous son tracteur comme il nous était recommandé, le réservoir fut peut être touché ou bien la forte chaleur le fit exploser alors que nous venions de faire le plein (soit 110 litres d’essence). Je le vois encore se redresser en levant les bras, entouré de flammes de plusieurs mètres de haut, puis tomber à terre comme un arbre mort.
- André BOTZI, lui aussi du Maine-et-Loire, est mort écrasé par la retombée des roues d’un tracteur à la suite d’une explosion qui avait projeté le véhicule en l’air. Je ne l’ai pas vu car il était plus en arrière dans la colonne.
- après le bombardement, me relevant je vis au dessus de moi une jambe qui pendait accrochée à une branche d’arbre, avec une manche de pantalon et une chaussure. Des copains m’ont dit que c’était celle d’Ernest HATZENBERGER, qui était mort déchiqueté.
- un abbé nommé Georges GUILLOU que l’on appelait "Jojo" restait sous le mitraillage à prier. Je lui criai : "Tu es complètement con de ne pas te mettre à l’abri dans un fossé". Il écouta mon conseil et se mit à plat ventre. Les routes étant revêtues de pavés, il fut légèrement blessé par l’un d’eux qui lui retomba sur les reins, et fut évacué pour recevoir des soins.

L’attaque terminée, j’aperçu dans le champ de trèfle voisin une forme étrange qui n’était pas présente quelques instants auparavant. Je sus plus tard que c’était le caisson à munitions qui était complètement disloqué sans ses roues. A proximité les corps pratiquement intacts des 4 officiers, qui donnaient l’impression de dormir et étaient morts sans avoir eu le temps de souffrir. Je ne comprenais pas de ne plus voir le tracteur avec son caisson à munitions j’ai pensé un moment qu’ils étaient partis.

André CARD, maréchal des logis originaire de La Doye (Jura) chercha de quoi recouvrir les corps, mais il ne fallait pas rester sur place et nous dûmes repartir tout de suite comme nous en avions l’ordre. Aucune cérémonie ne fut célébrée pour honorer leur mémoire et nous ne pûmes soigner les blessés. Le service sanitaire à l’arrière était chargé de prendre en charge ce travail.

Quelques minutes avant l’attaque, le sous-lieutenant Roger GUIBERT m’avait demandé si j’avais un restant de nourriture à lui donner. Nous commencions à manquer de nourriture. Je lui proposai "des biscuits de guerre", mais il me répondit : "non, non garde-le, tu pourras en avoir besoin". Je lui donnai un croûton de pain dur qui trainait sous la banquette et qu’il accepta. A-t-il seulement eu le temps de le manger ? Nous n’avions pas été ravitaillés en nourriture depuis le 10 mai.

C’est ce jour-là que j’ai eu le plus peur de toute cette campagne. Chaque fois que j’en parle je dors mal la nuit suivante. Par la suite, même si la situation était en permanence dangereuse, nous étions tellement fatigués tenaillés par la soif et la faim que nous ne pensions plus à cette peur. Le moral de tous était très affecté par le décès de nos camarades.

Je sus plus tard que mes camarades tués furent inhumés dans cette commune, et que leurs noms figurent également sur le monument aux morts de Saint-Denis. Par la suite une stèle sur laquelle sont inscrits leurs noms fut mise en place à l’endroit où ils ont été tués. Leurs dépouilles furent transférées dans le cimetière militaire de Chastrès au sud de Charleroi. Un autre monument à Dunkerque rend hommage à toutes les victimes militaires alliées et françaises.

Relevé sur le site historique de Saint-Denis :
Le 14 mai 1940, dans le cadre de l’offensive de la Wehrmacht sur notre pays, une bombe est larguée au milieu de la tour dont l’intérieur est ravagé. Le curé de l’époque, l’abbé BOUCHAT, témoigne de l’arrivée d’un deuxième engin explosif en ces termes : « Une autre bombe fut lancée contre la porte d’entrée de la tour et vint tomber au milieu du porche sans éclater (un vrai miracle). Mais au mois d’août, les Allemands auxquels la commune avait demandé d’enlever l’engin, trouvèrent plus simple de la faire sauter sur place ! Comme personne n’osa me prêter main forte pour la déplacer, je dus la traîner dans le trou à charbon, où les Allemands la firent exploser en y mettant le feu. » L’explosion endommagea sérieusement l’intérieur de l’église et aggrava l’état de la tour dont seules les cloches sortirent indemnes. Suite à ces destructions, la tour subit quelques remaniements : réparation des baies jumelées à l’étage, rabaissement du porche et pose d’un linteau en pierre, création d’une tabatière dans le toit.

J’appris avec beaucoup d’étonnement en 2008 que ce bombardement n’avait aucune victime.

A un moment, un bruit courut selon lequel quelqu’un aurait crié : "Sauve qui peut, les allemands arrivent". Le commandant n’a jamais pu savoir d’où provenait cette fausse information qui sema la panique parmi nous. Etait-ce un élément de la 5ème colonne infiltré voulant nous démoraliser ?

Je l’appris plus tard, à 6 ou 7 km au nord ouest de Saint-Denis se déroula à Gembloux du 12 au 16 mai 1940 la bataille dite de Gembloux qui mit aux prises la 1ère armée française (composée de troupes métropolitaines et de tirailleurs sénégalais et marocains) à des unités des 3ème et 4ème Panzer Division du XVI Panzer Korps de l’armée allemande.
La 1ère phase de cette bataille fut la première bataille de chars de l’histoire et la seule victoire terrestre de l’armée française (appelée "la victoire oubliée", elle marqua un coup d’arrêt de 72 heures à l’avancée de l’armée allemande, le premier depuis le début de la "Blitzkrieg" -guerre éclair- en 1939).

L’après guerre

En 1974, travaillant à la banque HERVET à Paris, j’eus l’occasion d’avoir des relations avec un membre de la direction de la banque, CHAMPETIER de RIBES. Je lui demandai s’il avait entendu parler d’un Bernard CHAMPETIER de RIBES tué en Belgique et il me répondit que c’était son cousin. Je pus donc lui expliquer les circonstances de la mort du sous-lieutenant Bernard CHAMPETIER de RIBES, tué à mes cotés le 14 mai 1940. Sa mère venait de mourir et avait recherché durant des années un témoin de la mort de son fils pour en connaître les circonstances exactes, sans y parvenir.

En 2008, le fils d’une sœur de Bernard CHAMPETIER de RIBES m’a contacté. J’ai pu lui raconter au téléphone la disparition de son oncle dont il ignorait lui aussi les circonstances, 68 ans après les faits.

Au mois de décembre 2008, la nièce de Jacques BILLION du ROUSSET Madame Charlotte de SAINT EXUPERY, qui demeure en Dordogne, m’a contacté. "Nous connaissons enfin les circonstances de sa mort", ce sont ses mots.

Rédacteur : Serge Tilly

publié le 07/05/2015

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