Entretien avec Pierrette Pape, coordinatrice au Lobby Européen des Femmes

A l’occasion de la journée internationale pour le droit des femmes ce dimanche 8 mars, le Consulat général de France à Bruxelles vous propose une rencontre avec une figure française de la cause féministe installée en Belgique depuis de nombreuses années, Pierrette Pape.

Membre du Lobby Européen des Femmes et de multiples associations défendant les droits des femmes, cette Bruxelloise de cœur a répondu avec bonne humeur et conviction à nos questions, dans les locaux du Consulat général.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, revenir sur votre parcours, ce qui vous a amenée à votre engagement auprès des femmes ?

JPEGJe m’appelle Pierrette Pape, je viens de l’Est de la France. J’ai fait mes études à Strasbourg et me suis orientée vers le management culturel. J’ai d’abord travaillé dans ce domaine puis je suis venue à Bruxelles en 2007. En arrivant à Bruxelles, j’ai pu travailler dans le domaine des projets culturels européens, et en parallèle, je me suis ensuite plongée dans le milieu féministe et dans les associations de femmes en Belgique ; c’est comme ça que j’ai fini par arriver au Lobby Européen des Femmes (LEF).

D’un point de vue personnel, j’aime la culture, les arts et l’ouverture d’esprit qu’ils peuvent susciter. Lorsque l’on ouvre les yeux sur les inégalités femmes-hommes, on ne peut plus ignorer les injustices et en détourner le regard, et c’est quelque chose qui me touche particulièrement. Je suis, pour cette raison, militante de plusieurs associations à Bruxelles.

Qu’est-ce qui vous a amenée au Lobby Européen des Femmes ?

Lorsque je suis arrivée à Bruxelles, je me suis investie dans de nombreuses associations nationales de terrain telles que la « Marche mondiale des femmes » qui fait des actions de mobilisation tous les cinq ans. J’étais en 2010 porte-parole francophone de la grande Marche que nous avons organisée à Bruxelles, et qui a réuni plus de 3000 personnes.

Je fréquente beaucoup Amazone, une maison des femmes mises à disposition d’associations féministes (et située à côté du Consulat !). On y trouve le Conseil Francophone des Femmes de Belgique (CFFB) et le Nederlanstalige Vrouwenraad (NVR) mais aussi l’Université des femmes dont je suis membre du comité de rédaction de la revue ‘Chronique féministe’. Je suis également membre de l’association « Le monde selon les femmes » qui travaille sur le genre et le développement et qui possède des partenaires en Afrique et en Amérique du Sud. En outre, avec des amies mobilisées, nous avons créé il y a plus d’un an l’association « Isala », groupe de citoyens-citoyennes voulant casser l’isolement des personnes dans le milieu de la prostitution. Nous allons sur le terrain et rencontrons les prostituées, installons des permanences pour les soutenir et leur apporter une aide. Nous sensibilisons également l’opinion publique au travers de diverses actions, comme nous l’avions fait en février en faisant venir une pièce de théâtre sur le thème de la prostitution, proposée par la compagnie lilloise TIC TAC and Co.

Quand je suis arrivée en Belgique et que je me suis renseignée sur les associations, j’ai vu qu’il y avait une vraie diversité dans la manière de s’investir. Je souhaitais travailler également au niveau européen car le côté plaidoyer m’intéressait. A ce niveau, seul le Lobby européen des femmes travaille sur ces thèmes auprès des institutions européennes. Ce dernier a une vision progressiste des droits des femmes. J’ai ainsi été recrutée au sein de cette organisation en 2009 pour travailler sur les violences faites aux femmes. Mon travail de plaidoyer au Lobby Européen des Femmes et mon investissement dans ces associations de terrain sont complémentaires.

Quelle est l’histoire de votre organisation ? Combien compte-t-elle de membres ?

Le Lobby Européen des Femmes va fêter ses 25 ans cette année, il a été créée dans les années 1990. L’idée était d’avoir un relais pour suivre les politiques européennes car une importante partie des législations nationales sont directement influencées par les législations communautaires. Nous avons des membres dans l’ensemble des pays de l’Union Européenne mais aussi en Turquie, en Serbie et en Macédoine. Nous travaillons sur les sujets qui touchent au droit des femmes eu Europe tels que les violences faites aux femmes, l’indépendance économique, le congé maternité, les écarts de salaires femmes-hommes… C’est une association très importante avec plus de 2000 membres. Nous prenons des positions très fortes et souhaitons montrer qu’une meilleure société dépend de la prise en compte des droits des femmes.

Quels sont les objectifs du lobby européen des femmes aujourd’hui ?

Cette année, nous travaillons sur notre vision stratégique pour les 5 prochaines années. Deux thèmes d’actions sont retenus : la lutte contre l’ensemble des formes de violence qui est depuis de nombreuses années la priorité de notre lobby puisque ce problème touche l’ensemble des femmes : c’est une aberration de voir que ces violences se banalisent, une femme meurt tous les trois jours en France sous les coups de son mari. L’autre sujet retenu concerne les stéréotypes et le sexisme au quotidien, dans les médias et même dans la vie politique ou dans les entreprises. Les blagues faites sur les femmes et que l’on évite dorénavant de faire sur d’autres sujets en font partie. Nous réfléchissons à une manière de toucher le plus de personnes possible par nos messages. Nous renforçons nos membres au niveau national pour qu’elles-mêmes touchent plus de personnes et soient représentatives de la diversité des femmes. Nous avons au sein de ce lobby, l’Association européenne des femmes migrantes ou la section femme du forum européen des personnes handicapées par exemple dans le but de prendre en compte tous les besoins et toutes les demandes. L’idée est de déterminer les impacts de nos propositions féministes sur l’ensemble des femmes telles que les femmes roms, lesbiennes, handicapées, les jeunes filles, les femmes âgées…

Comment agissez-vous au quotidien pour défendre vos objectifs ?

Notre mission est de sensibiliser et de faire du plaidoyer. Nous faisons partie à Bruxelles de cette « nébuleuse » de lobbys et d’associations de droits humains. Contrairement aux lobbys représentant des intérêts privés, nous n’avons rien à vendre et proposons simplement une vision plus humaine de la société. Nous identifions les besoins mis en avant par nos membres pour pouvoir réaliser des campagnes de sensibilisation et contactons la Commission européenne. Nous réfléchissons aux possibilités d’influencer la législation européenne et les législations nationales. Je m’occupe actuellement de la plate-forme d’action de Pékin qui fête ses 20 ans cette année, il s’agit d’un texte international sur les droits des femmes. D’ailleurs, le lendemain de la journée internationale des femmes le 8 mars, il y aura une réunion internationale à New York au cours de laquelle la Secrétaire d’État chargée des droits des femmes, Pascale Boistard, sera présente. Les États du monde entier vont se réunir pour faire le point sur la situation des droits des femmes, 20 ans après la rédaction de ce texte. Nous n’avons pas avancé autant qu’on le voulait depuis 1995 mais nous suivons cela et avons réalisé un rapport afin d’exposer les sujets qui progressent et ceux qui stagnent en interpellant également les États sur leurs engagements internationaux.

Je m’occupe également de la campagne du lobbys sur la prostitution. Ce thème est apparu en 1998 lorsque nous avons pris position sur ce sujet. Il y a actuellement de nombreux débats sur ce sujet en France mais aussi en Irlande et dans d’autres pays européens. Nos membres discutent de la façon de faire avancer les choses à travers de nouveaux outils de communication, mais aussi des plaidoyers auprès des parlements. Nous avons réussi à faire adopter une résolution sur la prostitution comme obstacle à l’égalité femmes-hommes. C’est pour nous une avancée politique très importante car cela montre que des député-e-s de différents pays et différents partis partagent les mêmes idéaux.

Nous avons également une campagne sur le congé maternité afin de faire adopter cette directive qui traîne en longueur depuis plusieurs années (18 semaines contre 14 semaines actuellement dans les pays européens). Nous procédons de la même manière quant à la directive sur les femmes dans les conseils d’administration (40% de femmes dans les conseils d’administration non exécutifs). Certains États sont encore réticents à cette résolution car ils s’opposent aux systèmes des quotas ou alors, sont réticents à appliquer des directives issues de l’Union européenne. Nous sommes également très actifs sur les médias sociaux pour provoquer le débat et faire réagir.

La proximité de la Belgique avec la France est aussi très intéressante. Sur le sujet des droits des femmes, je ne sais pas s’il existe un lien mais, suite à la création du poste de secrétaire d’État chargée des droits des femmes en 2012, on a pu observer l’an passé la création d’un poste de Ministre des droits des femmes pour la région Wallonie-Bruxelles.

Quel type d’évènements organisez-vous ?

Nous avons fait deux évènements aux mois de janvier et février dans le cadre de l’anniversaire de la plateforme d’action de Pékin. Cette plate-forme comporte 12 thèmes et nous allons donc effectuer un évènement par mois tout au long de l’année 2015. Le thème de l’évènement en janvier était l’indépendance économique des femmes et l’austérité et celui de février portait sur les femmes dans les conseils d’administration. (Il a eu lieu à la Représentation Permanente de l’Italie auprès de l’UE).
En avril, on discutera de la santé des femmes ; en mai, on organisera une formation pour les journalistes sur l’égalité femmes-hommes ; cet été nous organiserons une "école d’été" féministe pour des jeunes femmes, etc.

Nous avons réalisé un évènement en début de semaine qui portait sur les migrations féminines avec le visionnage d’un film réalisé par le Réseau européen des femmes migrantes. Ce film suit trois femmes migrantes dans trois pays européens : une Russe à Chypre, une Sri-Lankaise en Irlande et une Marocaine en France. L’objectif est de briser les stéréotypes sur les femmes migrantes en montrant leurs parcours riches et variés. Nous avons organisé cet évènement avec la ville de Bruxelles dans le cadre de la Semaine des femmes mise en place par la Commune.
Il y a cette semaine des manifestations dans Bruxelles pour la journée internationale des femmes de ce dimanche. Il y a eu la Marche mondiale vendredi et aujourd’hui plusieurs marches seront également organisées.

Le Lobby Européen des Femmes privilégie-t-il l’adhésion de membres belges ou français en Belgique ?

Notre mission est de réaliser des campagnes européennes qui vont impacter sur les politiques européennes, mais vont aussi aider nos associations membres au niveau national. Nos membres présents dans tous les pays de l’UE sont ceux qui réalisent des campagnes au niveau national. La coordination belge est composée de deux plates-formes : le Conseil Francophone des Femmes de Belgique (CFFB) et le Nederlanstalige Vrouwenraad (NVR). Ce sont les expertes sur les politiques belges qui réalisent des campagnes au niveau national telles que la sensibilisation sur la question du viol. Le NVR décerne par exemple le prix du sexisme dont le dernier lauréat fut le gouvernement Michel.

Quelles sont les difficultés actuelles que votre organisation éprouve ?

Il existe des difficultés politiques, sociales, culturelles et économiques. On nous fait comprendre qu’en Europe nous avons obtenu l’égalité et qu’il n’y a plus de problèmes. Évidemment si l’on fait la comparaison entre la situation en Europe et celle en Afghanistan ou au Zimbabwe, nous avons un niveau de respect des droits des femmes convenable. Néanmoins, nous sommes loin d’une égalité absolue, au regard des violences faites aux femmes et du sexisme durement enraciné dans nos sociétés. Nous réfléchissons à la meilleure méthode de diffusion de nos messages pour faire réagir un maximum de personnes. Les chiffres démontrent par exemple que les femmes font 26 heures de travail domestique par semaine contre 9 pour les hommes. Nous subissons des attaques politiques contre certains droits comme le droit à l’avortement, à la contraception, ou encore, les attaques en France contre la théorie du genre. Cette théorie qui part du principe que la société et l’environnement jouent un rôle dans la manière dont les enfants se projettent explique les inégalités de salaires, de pensions, la présence ou l’absence de femmes dans certains corps de métiers. Ces attaques sont fortes au niveau international car certains États défendent une seule forme de famille et sont régis par à une coutume et des traditions fortes (comme les mariages forcés par exemple).

Nous subissons également d’autres attaques sur les droits des femmes. On voit actuellement comment l’individualisme a pris de plus en plus de place dans notre fonctionnement social. Avec cette atmosphère individualiste, on en vient à se dire que ce qui arrive aux gens ne nous regarde pas, que c’est leur responsabilité, comme si on ne vivait plus en collectivité. Par exemple, si une fille se promène le soir dans une rue sombre, beaucoup de gens ont tendance à pense qu’elle prend des risques de son propre chef et ne devrait pas sortir, au lieu de se rendre compte que c’est aussi une question d’éclairage des rues ou d’éducation des garçons.

Autre danger selon nous : la société de consommation et l’idée que tout s’achète, tout se vend. Cela se voit dans la manière dont on "sexualise" les femmes dans les médias pour vendre quelque chose, ou dans la manière dont on banalise la prostitution. Les publicités qui montrent des femmes hyper sexualisées nous inquiètent, car elles vont faire partie de l’environnement qui influence les petites filles dans la construction de leur estime de soi. Cette sexualisation a lieu également pour les hommes.

Cette année est intéressante car on parle également beaucoup des nouveaux Objectifs du Millénaire pour le Développement . Il existe toute une discussion sur les liens entre le développement, le climat, la justice mondiale, la nouvelle gouvernance économique. Nous voulons expliquer que si l’on ne prend pas en compte les femmes dans ces problématiques, ni la domination masculine, on ne peut discuter des vrais objectifs du millénaire pour le développement.

JPEGLa question du financement peut également représenter une difficulté comme dans toutes les associations. Comment survivre face à un monde en pleine austérité ? Les associations demeurent toujours le dernier secteur dans lequel on investit, très loin derrière l’économie ou la défense. De nombreuses associations de femmes font des choses que les gouvernements ne font plus, telles que des refuges ou des lignes téléphoniques pour femmes battues. Lorsque les gouvernements sous-traitent une mission aux associations, ils se déresponsabilisent du sujet et l’argent manquant met en péril le service en tant que tel.

Nous avons créé une « Task Force » (force opérationnelle) sur l’Europe centrale et orientale car au sein de ces pays, certaines associations sont en danger physique ou financier. En Hongrie par exemple, le gouvernement a remis en place un système d’enregistrement des associations qui permet de les contrôler et d’ôter les financements à certaines. Ces tactiques intimident la société civile et rendent difficile la possibilité de créer et de prendre part à une association. Les premières associations visées en Hongrie sont les associations de femmes, LGBT et les associations rom. Nous avons également été confrontés à des menaces en France de la part du mouvement masculiniste. Certains plannings familiaux et des associations féministes ont subi par exemple des tags et des dégradations sur leurs locaux. On parle peu de ces attaques sur les associations féministes en France.

Quel est votre message à l’occasion de la Journée internationale des Femmes ?

Ouvrons les yeux. Réfléchissons à ce que l’on veut pour les générations futures et pour nous actuellement. Mettre des mots sur des injustices n’est pas un geste pessimiste mais plutôt de courage. N’hésitons pas à nous renseigner sur les associations de femmes en Belgique, leurs actions et leurs messages. Vouloir que les femmes obtiennent les mêmes droits que les hommes n’enlève rien à ces derniers. Construisons ensemble une société plus juste et plus ouverte afin que chacun y trouve sa place, ce qui commence également par la place des femmes. Arrêtons les attitudes sexistes, parlons-en. L’égalité est merveilleuse pour apprendre à connaitre les autres et construire un monde meilleur pour nos enfants.

Site internet de l’organisation :
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publié le 09/03/2015

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