Histoire du 14 juillet

Revivez l’histoire du 14 juillet à travers ce document de Gérard Bokanowski, ancien Directeur général et Conseiller spécial du Président du Parlement européen

Le quatorze juillet : la fête nationale française, par Gérard Bokanowski

Les petits Français connaissent assurément trois dates de leur Histoire : l’an 800, couronnement de l’empereur Charlemagne (sans toujours savoir qu’ils en partagent la célébration avec les petits Allemands), 1515, Marignan (pourquoi cette victoire de François 1er sur les Suisses alliés au pape Léon X, en Lombardie ?) et, quand l’institutrice leur demande : que s’est-il passé le 14 juillet 1789 ? Réponse en chœur : la prise de la Bastille !

Cette prise de la Bastille deviendra sous la IIIe république, en 1880, la fête nationale.

Cette forteresse, qui érigeait ses tours dans le faubourg Saint-Antoine, deviendra le symbole de la destruction par le peuple de Paris de l’absolutisme royal et de la fin de la société d’ancien régime reposant sur la domination des "ordres" privilégiés : le clergé et la noblesse, au détriment du troisième ordre : le tiers état.

De cette journée qui devait, par ses effets induits, emporter la monarchie, Louis XVI n’eut pas conscience, qu’il écrivait dans son journal quotidien : "Mardi 14 : rien".

Les États généraux de mai 1789

Cliquez sur le titre ci-dessus pour développer

Nous sommes en 1789 et la grande affaire, c’est la convocation des "États généraux", à Versailles, le 5 mai, pour résoudre la crise financière, conséquence notamment de la guerre d’Amérique, que la monarchie, devant l’opposition des privilégiés, n’avait pas su résoudre.

La révolution des avocats

Cette crispation des privilégiés sur la pérennité de leurs avantages va être balayée par ce que l’historien François Furet a appelé "La révolution des avocats" du mois de juin 1789.

Cette révolution constitutionnelle a son théoricien, l’abbé Sieyès, député du "Tiers" de Paris, qui lance en janvier 89 son fameux libelle : "Qu’est ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose". De fait, le tiers état représente 98% de la population et, sous la pression des assemblées provinciales (les "États"), il obtiendra le doublement de sa représentation aux États généraux.

De la naissance de la première Assemblée nationale à l’avènement de l’Assemblée constituante

Cliquez sur le titre ci-dessus pour développer

Refusant de se plier au vote par ordres – qui condamnait toute entreprise de rénovation – le tiers état se constitue le 17 juin en Assemblée nationale. Se saisissant de la souveraineté au nom de la nation, il crée un nouveau pouvoir indépendant du monarque. Le grand acte révolutionnaire est consommé.

Que va faire le pouvoir ? Le ministre Necker "lâche" sur l’égalité fiscale et l’admission de tous aux emplois publics, mais ne dit mot sur la validité de la proclamation du 17 juin. Le roi fait fermer la salle des États qui répliqueront, le 20 juin, par le célèbre serment du Jeu de paume, illustré par David, où l’on voit Mounier leur proposant de ne pas se séparer avant d’avoir donné une Constitution au royaume.

La majorité du clergé et quelques nobles viennent rejoindre la nouvelle Assemblée nationale.

C’est ensuite l’épreuve de force : le roi vient devant l’Assemblée et, tout en présentant quelques réformes, casse les décisions du Tiers et interdit aux trois ordres de siéger en commun. Tout est à refaire et la menace de dissolution des États généraux est bien réelle. Nos premiers élus vont-ils rentrer chez eux ? L’ordre est formel. Vous avez entendu l’ordre du roi ? Il faut vous séparer !, déclare le marquis de Dreux-Brézé.

Trois phrases étonnantes vont changer le cours des événements :

– Bailly, président de l’Assemblée nationale : "La nation assemblée ne peut recevoir d’ordres !"
– Sieyès : "Vous êtes aujourd’hui ce que vous étiez hier !"
– Mirabeau : "Nous ne quitterons nos places que par la force des baïonnettes !".

L’Assemblée confirme ses précédents arrêtés et déclare l’inviolabilité de ses membres.

La dernière formule émane du roi et résume sa capitulation : "Eh bien !, s’ils ne veulent pas s’en aller, qu’ils restent ! Le 27 juin, il ordonne à son "fidèle clergé" et sa "fidèle noblesse" de rejoindre l’Assemblée nationale.

La révolution des députés du Tiers est victorieuse. Le 8 juillet, l’Assemblée nomme un Comité de Constitution et, le 9, elle prend le nom d’Assemblée constituante.

Le rappel de ces événements historiques est indispensable pour comprendre la mobilisation du peuple de Paris qui va faire suite à la tentative de reprise en main militaire de la Cour.

Une tentative de contre-révolution des monarchistes suscite la mobilisation des patriotes

Cliquez sur le titre ci-dessus pour développer

La contre-révolution suscite la mobilisation des patriotes

Poussé par ceux qu’on appellera plus tard les "ultras", Louis XVI mobilise 16 régiments autour de Paris, principalement allemands et suisses, au prétexte de maintenir l’ordre. Le 11 juillet, il exile le populaire Necker, congédie les ministres libéraux et les remplace par un gouvernement contre-révolutionnaire dirigé par l’aristocrate Breteuil, avec le maréchal de Broglie, tête pensante de la Cour, à la Guerre.

Paris bouillonne. La révolution des avocats a réveillé l’esprit égalitariste et, surtout, Paris a faim. Le prix du pain a doublé – le 14 juillet, il sera le plus cher du siècle. Le "complot aristocratique", dénoncé par des orateurs improvisés du Palais-Royal comme Camille Desmoulins, qui stigmatise "une Saint-Barthélemy des patriotes", se conjugue avec la crainte de la banqueroute qui alarme les rentiers, les possédants, les bourgeois. Ceux-ci mobilisent les 400 grands-électeurs de la capitale qui se constituent en municipalité semi-clandestine. Quand, le 12 juillet, le renvoi de Necker est connu, c’est l’émeute populaire rejointe par les gardes françaises qui sortent de leurs casernes. On brise les octrois (chargés de prélever les taxes à l’entrée dans la ville) et on chasse les employés de la Ferme Générale (l’administration des impôts).

Le 13 juillet, des milliers de personnes réclament des armes à l’Hôtel de Ville. Les électeurs nomment un Comité permanent et décident la création immédiate d’une milice bourgeoise, la Garde nationale, bientôt commandée par La Fayette. Dans la nuit du 13, Paris s’illumine.

Où trouver des armes ? On cherche d’abord aux Invalides, où la foule s’approprie 3 000 fusils et quelques canons, puis le peuple se dirige vers la Bastille, l’ancienne prison d’État où le roi faisait interner les mauvais sujets par lettres de cachet. Assurément, l’objectif est spontané. Mais, fait remarquer l’historien François Furet, "y a-t-il au plus profond des consciences humiliées le sentiment confus que le sombre château qui barre de ses huit grosses tours l’entrée du faubourg Saint-Antoine est un lumineux symbole de l’ennemi ?" Le gouverneur de Launay, qui ne dispose que d’une garnison réduite, tente de parlementer, mais laisse les émeutiers pénétrer dans les cours avancées. D’où partit le premier coup de feu ? Sans doute de la forteresse où, comme l’écrivit Rivarol, Launay "perdit la tête avant qu’on la lui coupât". La fusillade est meurtrière pour les assaillants qui perdent une centaine d’hommes. Puis les gardes françaises braquent quatre canons pris le matin aux Invalides devant le pont-levis. Launay capitula sous promesse de vie sauve. Aussitôt les ponts baissés, la foule se rue à l’intérieur et inaugure la longue série des atroces massacres qui marqueront toutes les journées révolutionnaires. Traîné jusqu’à l’Hôtel de Ville, Launay fut massacré avec six des siens ainsi que le prévôt des marchands, Flesselles. Les têtes furent promenées au bout de piques, tandis que les vainqueurs tiraient de prison les "victimes du despotisme" : deux fous, un débauché, quatre faussaires. Devant les vainqueurs de la Bastille, le roi cède. Non seulement, il cède, mais il reste. Les principaux protagonistes de la contre-révolution émigrent (son frère Artois – le futur Charles X –, les princes de Condé et de Conti, Breteuil, les Polignac). La Ville a brisé la Cour.

Le 16 juillet, Louis XVI rappelle Necker et ses collègues congédiés. Le 17, il se rend à l’Hôtel de Ville où, des mains de Bailly, nouveau maire, et de La Fayette, commandant la Garde nationale, il reçoit la cocarde tricolore où, au milieu du bleu et du rouge – les couleurs de la Ville – figure le blanc de la royauté. Nouveau symbole de la France transformée qui deviendra le drapeau des armées révolutionnaires et celui de la nation.
Moins de trois mois plus tard, ces mêmes forces populaires, renforcées de bataillons de la Garde nationale, vont ramener de force le roi de Versailles à Paris. Simultanément, les villes de province s’organiseront, à l’image de Paris, et créeront leurs municipalités, se reliant entre elles en "fédérations de communes".
Ce mouvement devait aboutir, à Paris, à un autre 14 juillet, celui de 1790, en souvenir de la prise de la Bastille. Ce fut la "fête de la Fédération", symbole de l’union du peuple et de son roi et aboutissement de cette révolution des avocats, concepteurs d’une monarchie limitée.
La tourmente révolutionnaire va bientôt balayer cette union fugace. Deux ans plus tard, ces mêmes "fédérés" vont jouer un rôle déterminant dans la chute de la monarchie. Les bataillons marseillais notamment qui entrèrent dans Paris aux accents du "Chant de guerre pour l’armée du Rhin" que venait de composer, à Strasbourg, le capitaine du génie, Rouget de l’Isle. "La Marseillaise" devenait, en 1795, l’hymne national français ;

La Constituante abolit les privilèges et proclame la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen

Cliquez sur le titre ci-dessus pour développer

La prise de la Bastille va cependant permettre à la Constituante de parachever son œuvre par l’abolition des privilèges (nuit du 4 août) et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Malgré les remous de la Constitution civile du clergé (juillet 90) qui entraîna la fuite du roi (21 juin 1791), l’intervention du peuple de la Bastille permit à la Constituante de parachever son œuvre. La Constitution fut votée le 4 septembre 1791.
Le 30 septembre 1791, l’Assemblée constituante laisse place à la Législative. L’intervention des sans-culottes (qui portent le pantalon rayé, ce qui les différencie des aristocrates arborant culotte courte et bas de soie) aura permis de consolider la révolution des juristes qui fera valoir ses conséquences, non seulement dans la France actuelle, mais également dans toute l’Europe.

Cette œuvre est immense : liberté (de presse, d’opinion, de conscience), égalité des citoyens, respect de la propriété, souveraineté de la nation. Mais aussi transformation des contributions, réorganisation du royaume en départements, création d’une nouvelle organisation judiciaire. Le 14 juillet marque également l’entrée dans l’Histoire de la Commune de Paris, qui deviendra bientôt insurrectionnelle et provoquera, le 10 août 1792, la suspension du roi, prélude à son procès et à son exécution. Les "sans-culottes" formeront l’ossature du parti montagnard, bientôt pris en main par Robespierre, qui s’illustrera dans la Terreur.
Braquant des canons devant l’Assemblée, ils vont être à l’origine de la chute de la Gironde et de l’exécution de ses chefs. C’est eux encore qui s’illustreront dans les "Comités de surveillance", grands pourvoyeurs du tribunal révolutionnaire. Mais, après la chute de Danton, Robespierre devra réduire les excès de la Commune, qui ne se mobilisera pas au moment de son arrestation, permettant ainsi de mettre fin, avec Thermidor, au gouvernement révolutionnaire basé sur la Terreur. Ce rôle historique du peuple de Paris sera durable : ce sont les héritiers des sans-culottes de la Bastille qui chasseront Charles X, après les Journées de juillet 1830 (les "Trois Glorieuses"). Eux qui chasseront Louis-Philippe, après les barricades de février 1848 permettant le gouvernement provisoire de Lamartine et l’avènement de la République. C’est encore la Commune qui provoquera l’insurrection de Paris en mars 71 avant que la "pacification", qui fit 20 000 morts, ne provoque un clivage profond entre les forces de l’ordre et celles du mouvement qui va marquer toute l’Histoire de la République.

Les acteurs du 14 juillet 1789 ne pensaient pas un instant fonder la République. Et pourtant...

Aujourd’hui, la célébration du 14 juillet est avant tout une fête populaire (le plus petit village a son "bal popu" pavoisé des trois couleurs) qui symbolise l’union de la nation dans la République, au nom des principes de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, pour lesquels se sont battus les "tombeurs" de la Bastille.

Texte rédigé par Gérard Bokanowski
Ancien Directeur général et Conseiller spécial du Président du Parlement européen
Consultant international

publié le 19/08/2015

haut de la page