Rencontre avec Anne Monseu-Ducarme, Cofondatrice de l’association « Aire de Femmes »

Anne Monseu-Ducarme, cofondatrice de l’association "Aire de Femmes" est une personnalité bien connue de la communauté des français de Belgique. Avocate de métier et engagée dans la vie politique, elle est aussi pleinement impliquée dans le milieu associatif féministe belge. C’est avec grande gentillesse et convivialité qu’elle a accepté de répondre à nos questions et de revenir sur son parcours et son association.

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- Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, revenir sur votre parcours et à ce qui vous a amené à votre engagement auprès des femmes ?

Je suis devenue avocate, un peu contrainte et forcée, suivant les exigences de ma mère, elle-même avocate. Je voulais faire des tas d’autres métiers : championne de ski, historienne de l’art, archéologue, comédienne, … mais ma mère m’a poussée dans les études de Droit. Je suis allée dans quatre universités de Droit : l’Université Libre de Bruxelles (ULB), l’Université Catholique de Louvain (UCL), l’Université Paris 2 - Assas et enfin l’Université de Nice où j’ai passé mon diplôme d’avocat (CAPA). Entre temps, j’ai voyagé aux Etats-Unis et en Afrique mais tout en en gardant mes études bien en vue.
Je suis revenue en Belgique pour plusieurs raisons dont les facilités de travail, mais également pour fuir la tentation de sortir sur la plage niçoise quand on doit travailler dans un bureau et se concentrer sur les dossiers (rires). A mon retour en Belgique en 1992, il n’y avait pas d’équivalence de diplôme, j’ai donc dû repasser mon CAPA belge pour m’inscrire au barreau de Bruxelles. J’ai ensuite passé le concours de la Conférence du Stage à Lille qui est un concours de plaidoirie, pour lequel j’ai été élue. De fait, ce que j’aime dans le barreau principalement, c’est plaider.
Mon engagement auprès des femmes vient de loin. Cela fait 20 ans que je suis engagée dans le droit des femmes en parallèle à mon métier d’avocat et j’ai milité dans beaucoup d’associations de femmes à travers le monde : en Belgique et à l’international auprès de femmes avocates. Mon action a toujours été motivée par la défense des femmes, des enfants, de la paix, du rôle des femmes dans les situations post-conflit, leur autonomisation et leur participation accrue à la gestion de la société.

J’officie également auprès de l’Alliance Francophone et dans d’autres associations telles que le Conseil des Femmes Francophones de Belgique (CFFB) ou Avocat sans Frontières. Nous venons de créer une nouvelle association « Aire de Femmes » au mois d’août 2014.

- Pouvez-vous revenir sur la création de votre association ? Combien compte-t-elle de membres ?

C’est une association que j’ai cofondée avec Louise Ngandu. Il a fallu définir les statuts, nommer les administratrices et définir les champs d’actions à entreprendre. Nous avions également créé la maison des Femmes au Burundi avec le support du CFFB, où nous assurons des missions de suivi et de formations de femmes sur le terrain directement. Au Burundi, nous travaillons dans une situation de post-conflit. Cette initiative nous a valu d’être nommées toutes les deux, en 2012, « Femmes de Paix ».
Suite à cela, nous avons préféré fonder notre propre association pour mettre en œuvre nos projets plutôt que de passer par d’autres associations. Louise Ngandu est présidente d’Aire de Femmes et j’en suis la vice-présidente. Nos administratrices sont des femmes belges, françaises et africaines : nous pouvons ainsi apporter notre expertise en tant que femmes en Afrique. Nous travaillons via cette association au renforcement des capacités des femmes dans divers domaines et en créant des espaces de rencontres et de concertations :
-  création de « Maisons des femmes » (Louise Ngandu a créé deux maisons des femmes l’année dernière en République Démocratique du Congo)
-  actions à l’égard des femmes victimes de violences (au Congo notamment dans la région du Kivu)
-  promotion du droit des femmes
-  formation de femmes en politique
Ce sont autant d’actions et de missions que nous effectuions auparavant dans d’autres associations en tant qu’expertes mais, dorénavant, nous préférons prendre notre envol nous-mêmes.
En raison du caractère récent de notre association, notre nombre d’adhérents est encore réduit (autour d’une cinquantaine à l’heure actuelle pour 6 administratrices). Nous organisons des réunions régulièrement pour faire avancer nos objectifs. Actuellement, nous sommes lancées dans un programme de formation politique des femmes candidates aux élections qui auront lieu en 2015 et 2016 au Congo. La première session a eu lieu à Bruxelles le 14 mars dernier et ciblait des femmes congolaises de la diaspora en Belgique, qui désirent s’impliquer dans ces élections. On leur apprend les textes de lois, les conventions et les protocoles utiles, la meilleure méthode pour être choisies par les partis politiques et les compétences à développer pour être compétitives. En effet, nous avons constaté, par exemple, qu’au Burundi les partis choisissent des femmes sur leurs listes parce qu’il y a des quotas de femmes à respecter mais elles sont considérées comme « potiches » car elles ne servent qu’à remplir le quota « femmes » et « ethnies ». C’est une situation qui ne peut pas continuer.
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Au Conseil des Femmes Francophones de Belgique, où siègent des femmes de tous partis politiques confondus, nous débattons des projets et des actions réalisés par les femmes élues en faveur de la cause des femmes, ce qui oblige les politiciennes à réaliser des actions visibles et efficaces pour les femmes, si elles veulent conserver un électorat féminin. On souhaiterait que des femmes de toutes tendances politiques se présentent aux prochaines élections présidentielles en RDC en 2016 et qu’elles puissent être formées préalablement. Nous venons donc de faire une demande de budget pour qu’une part de l’aide importante allouée par la Belgique au Congo pour l’organisation de ces élections, soit allouée à cette question capitale.

- Pourquoi "Aire de Femmes" ?

« Aire de Femmes » s’écrit A-I-R-E car nous voulions créer des maisons, des endroits pour les femmes, mais il faut aussi le comprendre comme « ère », E-R-E, c’est le temps des femmes, ou comme « air », A-I-R, l’air des femmes. Avec la journée du 08 mars, Journée internationale du droit des femmes nous sommes vraiment dans l’air des femmes à tous points de vue. Nous avons voulu jouer sur les mots et sur les sens, laissant la possibilité à chacun de donner la signification qu’il souhaite à « Aire de femmes ». Notre logo symbolise le profil d’une femme africaine inclus dans un R, la lettre de l’alphabet, et qui invite là aussi aux interprétations.

- Quels sont les objectifs d’ Aire de Femmes et de la Maison des Femmes aujourd’hui ?

Notre premier objectif est d’arriver à l’égalité hommes-femmes partout et de lutter contre les violences faites aux femmes. Nous souhaitons également créer des « Maisons des femmes » qui puissent être des endroits de rencontres pour des associations locales à partir desquelles nous pouvons réaliser diverses formations en fonction des besoins identifiés. Ce sont également des lieux d’orientation vers une assistance psycho médicale en cas de besoin et des lieux d’information sur les droits de femmes, sur les mesures sanitaires et d’hygiène notamment en lien avec la sexualité, la maladie du SIDA ou le viol. Une partie est également consacrée aux activités génératrices de revenus pour les femmes afin qu’elles ne dépendent pas exclusivement des hommes, qu’elles arrivent à être indépendantes et qu’elles accèdent à de hautes fonctions, comme les hommes, dans leur pays.
La Maison des femmes au Burundi a été créée à l’initiative du Conseil des Femmes Francophones de Belgique en 1999 et subventionnée par Wallonie-Bruxelles, en partenariat avec le ministère de la femme au Burundi. Il a fallu trouver une maison, ce qui a été possible en me rendant sur place pour négocier avec le gouvernement de l’époque. Nous nous sommes ensuite efforcées de regrouper les associations locales dans cette maison, ce qui a pris un certain temps afin que cela fonctionne. Une coordinatrice, des juristes, psychologues, assistantes ont été nommées. Maintenant, un grand nombre de formations sont dispensées au Burundi dans cette maison et sont données par des juristes et des médecins aux associations de femmes. Ces dernières vont ensuite répercuter l’information sur le terrain à leurs membres. Toutes les formations sont dispensées en kirundi, la langue majoritaire au Burundi. Au terme de cette dernière, chaque femme se voit remettre un fascicule avec des dessins, afin que les messages soient le plus compréhensibles pour l’ensemble des femmes, qui ne savent pas toutes lire, et ce afin qu’elles puissent comprendre par exemple une formation à l’hygiène. On a demandé récemment à ouvrir les formations aux couples, en associant les hommes à certaines thématiques. J’ai assisté à certaines de ces formations ouvertes aux couples : dans cette configuration, la femme ne pose plus de questions et c’est l‘homme qui les pose, mais ils restent très intéressés et viennent, sans ressentir de gênes pour poser des questions sur tous les sujets : la contraception, le SIDA, les maladies sexuellement transmissibles, le viol, l’hygiène… Des sujets parfois difficiles et tabous, qui recouvrent également les principales questions posées par les femmes lorsqu’elles viennent seules. Nous avons compris que la formation des femmes est moins efficace si leur conjoint ne comprend pas les sujets que l’on évoque.

- Est-ce que cela implique que vous vous rendiez souvent sur place pour mettre en œuvre des réseaux associatifs locaux ?

Nous nous rendons en Afrique régulièrement, en tant qu’expertes. De temps en temps, d’autres personnes viennent animer des colloques que nous organisons, sur un thème bien précis. On étudie les projets des associations de femmes locales et nous les aidons ensuite à élaborer des projets auprès des bailleurs de fonds. Nous les aidons à différents points de vue, nous voulions par exemple créer un refuge pour jeunes filles mères. Nous avons trouvé à ce sujet-là des bailleurs de fonds au Congo mais pas au Burundi. Il faut savoir que les jeunes filles mères sont exclues de leurs familles et se retrouvent à l’âge de 16 ou 17 ans sans emploi, avec un bébé et sans attache. Si elles ne sont pas prises en charge pendant un certain temps pour leur apprendre un métier, elles finissent à la rue. Au Burundi, les autorités les forçaient à retourner dans leurs familles, mais comme celles-ci ne reconnaissent plus ces filles, ce n’est pas une solution. Il faut leur apprendre à devenir indépendantes, à avoir un métier et les loger dans une maison spéciale, un refuge pour jeunes filles mères comme on peut avoir ici en Europe des refuges pour femmes battues par exemple. Dans des pays en situation de post-conflit comme le Burundi ou le Congo, notamment la région du Kivu, nous essayons d’impliquer les femmes afin qu’elles participent elles-aussi aux situations de retour à la paix. Malheureusement, les femmes ne sont pas assez associées dans les négociations au processus de paix et de reconstruction. Nous cherchons à promouvoir ainsi le développement de la société en passant par les femmes.

- Votre association organise-t-elle des évènements en Belgique et cherche-t-elle à améliorer sa visibilité en Europe, notamment pour l’adhésion de nouveaux membres ?

Nous organisons un grand évènement en septembre 2015 en partenariat avec la commune de Woluwe-Saint-Lambert, qui nous permettra d’accroître notre visibilité. Nous pensons organiser une soirée africaine consacrée à Aire de Femmes avec la probable participation de musiciens. Louise Ngandu avait organisé ce type d’évènement l’an dernier, avant la création d’Aire de Femmes, et nous avions pu réunir à ce moment-là près de 250 personnes, issus de la diaspora africaine en Belgique et de belges, bien entendu.
L’association est certes très récente mais nous ne sommes pas inquiètes en ce qui concerne l’adhésion de nouveaux membres. Actuellement, l’ensemble de nos membres sont des femmes.

- Votre association dispose-t-elle d’un relais en France ?

Pour le moment, nous avons un relais via l’Alliance Francophone dont je suis secrétaire générale. Je suis également très impliquée dans la Francophonie, notamment en Afrique. Ce sont deux sujets qui sont loin d’être incompatibles puisque nous avons beaucoup de personnalités africaines impliquées dans l’Alliance Francophone : artistes, juristes, écrivains, professeurs de Droit… J’ai ainsi fait la présentation d’Aire de Femmes au Sénat, à Paris, au mois d’octobre 2014. Nous allons développer par la suite des projets ensembles.

- Quelles sont les difficultés actuelles que l’association éprouve ?

La première difficulté est liée aux financements. Nous avons sollicité et obtenu l’appui du Conseil des Femmes Francophones pour nos demandes de subventions. Nous avons rencontré à cet effet la présidente, Viviane Teitelbaum et la présidente de la commission relations extérieures, Magdeleine Williame pour monter de nouveaux projets. Le CFFB nous a également proposé une aide ponctuelle en mettant deux de leurs stagiaires à notre disposition.
Une autre difficulté rencontrée par notre association est celle du manque de temps à y consacrer, lié à l’exercice de notre activité professionnelle en parallèle. Nous avons beaucoup de travail de notre côté et c’est sur notre temps libre que nous travaillons pour l’association. Il y a une dizaine de jours par exemple, j’ai dû faire le choix entre un dossier professionnel qui me tenait particulièrement à cœur - défendre une association française dans le sud de la France, engagée contre les abus en matière de tutelle - ou choisir de m’impliquer encore plus dans le droit des femmes et j’ai ainsi dû refuser le dossier professionnel par manque de temps. Je trouve un équilibre dans mon engagement associatif pour la défense du droit des femmes et suis motivée par le dynamisme et la jovialité des femmes africaines, qui débordent d’enthousiasme et foisonnent d’idées originales et spontanées. Le manque de temps et les problèmes de financement retardent un certain nombre de nos projets.
En dehors de notre vie professionnelle et de nos engagements associatifs, nous essayons quand même de conserver un peu de temps pour notre vie privée, familiale et sociale. Résultat : les journées sont courtes et on ne dort pas beaucoup la nuit (rires).

- Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux femmes ?

Je pense que la cause des femmes est une cause qu’il faut absolument continuer à défendre. Nous ne sommes plus il y a trente ou quarante ans avec Gisèle Halimi, qui devait se battre pour tout, ou à l’époque de la lutte pour l’avortement, etc. Il est sûr que nous avons connu de grandes avancées depuis cette époque, mais chaque fois que l’on ne défend pas le rôle des femmes en général et le droit des femmes en particulier, on recule. Il faut donc rester vigilantes et rappeler que c’est un combat de tous les jours, qui se mène sur le terrain, dans toutes nos actions au quotidien

Cet entretien a été réalisé à son domicile. Nous tenions à remercier Mme Monseu pour son accueil.

publié le 01/06/2015

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