Rencontre avec N. Weismann de l’Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS)

Madame Nicole Weismann, Secrétaire de l’Association pour la Mémoire de la Shoah s’est entretenue avec le Consulat général au sein des locaux de son association, à Bruxelles

Fille de Joseph Weismann, survivant de la rafle du Vel’ D’hiv dont s’est inspiré le film « La Rafle », Nicole Weismann emploie toute son énergie à faire vivre son association et à porter des projets qui lui sont chers. C’est avec grande gentillesse et convivialité qu’elle a accepté de répondre à nos questions et de revenir sur son parcours et son association.

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- Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, revenir sur votre parcours et à ce qui vous a amené à l’Association pour la Mémoire de la Shoah ?

Je m’appelle Nicole Weismann, je suis en Belgique depuis 1991, je suis venue en Belgique pour me marier avec un Français. Mes deux enfants sont nés en Belgique. Ils sont Français mais se considèrent comme Belges. Ils n’ont d’ailleurs jamais vécu en France et ont une très forte connexion avec la Belgique. Ils vivent et étudient aujourd’hui au Canada.
J’ai enseigné le français langue étrangère dans les institutions européennes pendant dix ans. J’étais alors professeur pour des commissaires européens, des classes de fonctionnaires et des publics variés. J’ai ensuite vécu cinq ans aux Etats-Unis, à Washington, où mon mari était en poste. J’y ai enseigné le français à la Georges Washington University et à la Banque Mondiale. Je suis aussi devenue professeur de yoga. Là-bas j’étais aussi traductrice pour le Holocaust Memorial.
Je travaille depuis le mois de septembre 2014 pour l’Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS) dans les locaux desquels nous nous trouvons aujourd’hui. L’association était à la recherche d’une personne pour suivre et faire avancer ses projets et j’étais à la recherche d’un travail intéressant et stimulant.

- Quelle est l’histoire de cette association ?

L’Association pour la Mémoire de la Shoah existe depuis le 1er janvier 2005 et a donc fêté ses dix ans cette année. Elle est née suite aux opérations de restitution des biens juifs, spoliés par l’état belge, les banques et les assurances, elle vise également à déterminer l’organisation de la restitution de ces biens, au cours des années 1990, pouvait être organisée.
Cette association est née pour participer aux débats qui ont eu lieu à cette occasion. Ce sujet est clos et l’association continue à avoir une action politique pour l’adaptation de la loi de 1954 relative aux pensions de dédommagement, afin que toutes les victimes de la Shoah y aient accès. Une résolution dans ce sens a été votée au Sénat le 24 janvier 2013 et nous agissons pour qu’elle entre en application. Nous demandons également une évaluation correcte, par l’administration de l’état des séquelles conservées par les victimes de la Shoah en Belgique, tant francophones que néerlandophones.

Une de nos principales activités est la pose de « Pavés de Mémoire ». Les Pavés de Mémoire sont une initiative d’un artiste conceptuel allemand, Gunter Demnig, qui a posé plus de 45 000 pavés dans toute l’Europe, mais très peu en France, hormis quelques villages de Vendée, les municipalités refusent la pose de ces pavés. Nous nous occupons en Belgique de la coordination de la pose de ces pavés, petits blocs possédant une couverture de laiton sur laquelle est inscrit : « ici habitait …, né en … » « arrêté, déporté en 19… et mort à Auschwitz ou rescapé ». La plupart des juifs belges ont d’abord été rassemblés à la caserne Dossin à Malines avant d’être déportés à Auschwitz ; à peine 5% en sont revenus. D’autres sont morts dans la rue, il y a eu également des assassinats, des juifs morts à la prison de Saint-Gilles, d’autres dans les prisons de la Gestapo à Bruxelles.
Tout le monde peut faire la demande d’apposition d’un pavé de mémoire. Il y a bien sûr les familles qui le demandent mais également des personnes qui habitent aujourd’hui dans la maison d’un déporté et connaissent son histoire, des associations ou des municipalités. Nous avons aussi le cas d’une Allemande qui a fait poser des pavés pour les frères Livpschitz, Youra et Alexandre. Ils sont à l’origine du seul et unique attentat connu en Europe occidentale contre un train de déportation, le XXème convoi. Elle a aussi fait poser un pavé pour le peintre Félix Nussbaum. Le « Pavé de la Mémoire » se dit « Stolpersteine » en allemand, ce qui signifie pierre d’achoppement, pierre sur laquelle on peut trébucher. L’idée est d’attirer l’attention du passant, sans non plus le faire trébucher physiquement mais simplement d’interpeller les passants sur ce qu’il s’est passé dans cette rue, ce quartier. Nous voulons également développer une application Smartphone pour localiser chaque pavé et obtenir des informations sur l’histoire de ces familles. L’AMS s’occupe donc de réceptionner les demandes de poses de pavés, d’effectuer les recherches auprès de la caserne Dossin, d’essayer de retrouver les traces de déportés et de coordonner la pose avec Gunter Demnig, qui est le concepteur, le réalisateur et poseur de tous ces pavés. C’est ce qu’il fait chaque jour de l’année dans toute l’Europe.

- Combien il y a-t-il de ces Pavés en Belgique ?

Il y a ce jour 155 « Pavés de Mémoire » en Belgique et les demandes sont constantes. Nous réalisons des poses de ces pavés à peu près deux fois par an. Nous avons également un projet avec la maison communale de Woluwe Saint Pierre qui cherche à identifier les victimes juives qui vivaient dans la commune. Et un autre projet d’identification des Juifs qui vivaient dans les Marolles rue des Tanneurs où ils ont été arrêtés et déportés.

- Comment expliquer l’absence de Pavés de Mémoire en France ??

Lorsque des demandes ont été faites, en particulier à Paris auprès du précédent maire, Bertrand Delanoë, il nous a été expliqué que leur politique à cet égard consistait plutôt en la pose des plaques dans les écoles et sur les monuments. Cela est dommage car l’intérêt des pavés est qu’ils peuvent résulter d’une initiative individuelle. Les plaques sur les écoles représentent bien sûr un message fort, expliquant que des enfants ont été arrêtés dans ces lieux du savoir. Néanmoins je pense que l’on n’en fait jamais trop à ce sujet et que l’on ne l’aborde jamais assez. Peu importe qu’elles soient publiques ou privés, toutes les initiatives sont intéressantes et il n’y a aucune redondance. Ce sont des individus, des familles, des noms, des histoires que recouvrent ces symboles et le rappeler est vraiment important. A mon sens, bien sûr, les chiffres comptent mais derrière eux, il y a des personnes avec une histoire et un vécu spécifique et individuel et c’est ce que symbolisent ces « pavés de mémoire ».

- Vos activités sont-elles localisées uniquement en Belgique ?

Tout à fait. Nos activités sont localisées en Belgique, les membres de l’AMS sont belges et nous nous intéressons à ce qu’il s’est passé en Belgique pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cela ne nous empêche pas d’avoir une perspective plus européenne puisque nous désirons organiser un Congrès des associations européennes actives dans le domaine de l’inscription de la mémoire de la Shoah dans les tissus urbains. C’était une entreprise de dimension continentale. Les associations qui travaillent sur ce sujet ont toutes des expériences et des projets à se partager.
Nous avons aussi un projet à dimension franco-belge. Ce dernier est réalisé en partenariat avec le Consulat général de France à Bruxelles et la Maison d’Izieu (Note de la rédaction : voir notre article sur ce sujet http://www.consulfrance-bruxelles.o...). Treize enfants qui se sont retrouvés à Izieu, arrivaient de Belgique. Nous effectuons actuellement des recherches afin de retrouver l’itinéraire et l’origine précise de ces enfants. De fait, la Maison d’Izieu et le Consulat général de France souhaite faire poser des Pavés de Mémoire en Belgique en souvenir de ces enfants qui se sont retrouvés d’abord à Izieu puis à Drancy d’où ils ont été déportés.

- Organisez-vous d’autres types d’événements ?

De concert avec la pose des « Pavés de Mémoire », il y a les cérémonies d’inauguration de ces pavés. La pose de ces pavés est un acte technique pour lequel nous demandons par avance l’autorisation auprès des maisons communales, qui nous les accordent systématiquement - la pose faisant intervenir les services de la voirie. Une fois celle-ci faite, nous organisons une cérémonie d’inauguration, même si celle-ci peut avoir lieu plusieurs années après la pose. Cette cérémonie représente presque la partie la plus importante car nous y associons des écoles, en partenariat avec les maisons communales. Nous faisons également intervenir des témoins devant des classes du primaire comme du secondaire, les enfants sont d’ailleurs préparés par les enseignants à ces rencontres. La cérémonie d’inauguration a lieu au sein de la Maison communale et est ponctuée de discours d’élus locaux, de personnalités intéressées à la problématique du vivre ensemble et de la mémoire, mais également des artistes. Les enfants produisent ensuite des travaux artistiques en rapport avec la cérémonie, tels que des poèmes, des peintures, des pièces de théâtres. Ils sont partie prenante de ces cérémonies. Il y a déjà eu des cérémonies d’inauguration de pavés de mémoire dans les communes d’Anderlecht, de Molenbeek-Saint-Jean, de Saint-Josse-Ten-Noode. Nous avons des cérémonies d’inauguration prévus dans les communes de Forest (8 mai) et d’Ixelles (28 avril). Nous aurons d’ailleurs à Ixelles le témoignage de Paul Sobol, un des rares rescapés des camps toujours en vie. Il viendra raconter son histoire dans les écoles d’Ixelles.
Ce sont aujourd’hui des enfants cachés qui témoignent car il n’y a presque plus de survivants des camps. Les plus jeunes de ces survivants qui sont encore en vie ont plus de 85 ans,Paul Sobol, Henri Kichka et quelques autres seulement. Ces cérémonies d’inauguration donnent lieu à des échanges intenses entre ces témoins et ces enfants. Cela permet d’expliquer aux plus jeunes ce qu’il s’est passé, qui habitaient leurs maisons et qui fréquentaient leurs écoles. C’est une démarche citoyenne où l’on associe l’ensemble des associations travaillant dans le domaine de la paix sociale qui luttent contre le racisme et l’antisémitisme. Nous essayons d’y associer des représentants des cultes musulmans également.

- L’organisation de ces événements implique-t-elle un important réseau de membres sur l’ensemble du territoire ?

Cela implique un réseau étendu. Néanmoins, nous ne sommes que 6 à nous réunir toutes les semaines et à travailler à l’avancement des projets. Je suis la seule personne salariée de l’association. Les fonds restent bien évidemment le nerf de la guerre. L’ensemble de nos activités nécessite bien entendu des fonds, entre les moyens alloués aux projets et ceux alloués à notre activité quotidienne. Une partie de mon travail est aussi consacrée à la recherche de subventions et de trouver des financements.

- Êtes-vous en partenariat avec le Musée Juif de Belgique ?

Cela nous arrive d’être en contact avec le Musée Juif de Belgique, mais aussi avec la Fondation Auschwitz car ils disposent d’une exposition itinérante que l’on aime associer à nos inaugurations. Cette Fondation est également promotrice de « Pavés de Mémoire ». Nous travaillons également avec le Consulat de France et la Maison d’Izieu comme je l’indiquais plus tôt.
Nous avons des projets qui nous tiennent à cœur : une enseignante juive du Hainaut avait été interdite d’enseignement à l’École Normale de Tournai au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Une enseignante actuelle de cette même école a décidé aujourd’hui de mobiliser tout l’établissement autour de cette question et de diffuser ce fait historique. Je trouve ce projet fantastique car même s’il n’y a pas de communauté juive à Tournai, il y a eu cet incident qui est l’occasion de rappeler que tout le monde est concerné par ce drame, en dehors du milieu communautaire juif. Il s’est passé des choses importantes, il faut le savoir et ne pas oublier. Ces initiatives qui sortent du cercle communautaire juif sont très importantes. La Shoah ne concerne pas que les Juifs mais l’ensemble des individus. Tout le monde peut être touché par ce qui reste un grand drame de l’Humanité.

- Quelle peuvent-être les difficultés que votre association éprouve ?

Comme nous, beaucoup d’autres associations travaillent sur ces problématiques. Je pense que nous n’avons pas toujours bénéficié de la reconnaissance que l’on mérite, au sein même de la communauté juive, car le discours que l’on tient peut déranger. La question des financements et de la reconnaissance représentent deux difficultés que l’on éprouve majoritairement.

- Est-ce le cas des autres associations qui s’occupent de poser des paves de mémoire en Europe ?

Je ne sais pas très bien comment cela se passe dans les autres pays européens. Je sais que la pose de ces pavés résulte de nombreuses démarches personnelles. Les gens prennent souvent individuellement contact avec Gunter Demnig. Je ne sais d’ailleurs pas si dans les autres pays d’Europe, il existe une structure couvrant l’ensemble du pays telle que l’AMS pour la Belgique.

- A l’heure du 70eme anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, quel message souhaiteriez-vous faire passer aux jeunes générations ?

Le message aux jeunes est de continuer à étudier et à s’impliquer. Je pense qu’il y a un gros travail à faire sur l’enseignement de la Shoah. Je ne suis pas une spécialiste de l’enseignement de ce sujet et il y a déjà de très nombreuses méthodes qui ont été essayées. Je crois savoir que ce qui semble fonctionner le mieux c’est de passer par la fiction. Nous avons également une émission de radio intitulée « Passeurs de mémoire », deux fois par mois sur Radio Judaïca. Nous avons eu l’occasion lors d’une de ces émissions, de réaliser une interview de Geoffrey Grandjean qui a publié un ouvrage sur les Jeunes et le génocide des Juifs. Un point qui ressort de ses recherches est que la méthode la plus efficace reste le visionnage de fictions proposées aux jeunes comme les films tels que La liste de Schindler, Au revoir les enfants, La Rafle, Elle s’appelait Sarah…. C’est par l’intermédiaire de la fiction que les jeunes sont émotionnellement touchés et qu’ils s’intéressent à la Shoah.
Les rencontres avec les témoins sont un autre moyen d’accès. Ce sont toujours des moments extrêmement forts et qui enclenchent quelque chose. Les jeunes ont envie d’en savoir plus et d’en faire plus, suite à ces dernières. Mon père est également un passeur de mémoire, c’est un travail qu’il fait régulièrement dans les écoles et les lycées. Il me raconte à quel point les enfants sont touchés par ses histoires et manifestent leurs émotions et leur empathie. Qu’une personne âgée vienne bénévolement à la rencontre des jeunes et leur dise : « Regardez ce que j’ai traversé, tout est possible, ne renoncez pas et n’acceptez pas l’inacceptable », cela les touche infiniment et les marque.
Si je devais résumer mon message, je dirais : « Vous êtes tous concernés, ne pensez pas que c’est de l’histoire ancienne et qu’elle ne concerne que les Juifs ».

publié le 11/06/2015

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